Châlucet, un palais- forteresse  Titre de la revue n°22
et sa place dans la castellologie limousine

 

1. Place de Châlucet dans la castellologie limousine

En d’autres termes, cela revient à préciser à quoi ressemble un château (un castrum) en Limousin au XIIIe siècle ? Cette réalité est difficile à percevoir parce que souvent disparue. On peut tenter de la restituer d’après les sources écrites que l’on doit confronter au terrain (par l’observation des vestiges). Ce n’est, en tout cas, pas un château tel qu’on se le représente habituellement comme ceux de Bonneval, de Rochechouart ou de Montbrun (tous réorganisés et reconstruits à la fin du Moyen Age).

Un castrum limousin au XIIIe siècle est un ensemble complexe, ressemblant davantage à une agglomération fortifiée. On peut esquisser – schématiquement – quelques tendances de fond. On distingue d’abord un enclos seigneurial comprenant une tour-maîtresse (le « donjon »), une grande salle (pour la justice et les réunions publiques), le logement du seigneur et de sa famille, parfois une chapelle. Ce premier réduit commandait un second enclos, plus gros, comprenant les résidences des chevaliers qui participaient à la défense du site. Chaque chevalier disposait d’un logement (« de fonction »), souvent constitué d’une tour, d’une cour, d’annexes. Ces maisons de chevaliers se répartissaient le plus souvent le long de l’enclos. Chaque portion de l’enceinte était ainsi défendue par un chevalier et les siens. Parfois, on y trouvait aussi une chapelle. Ces deux entités aristocratiques – constituant le castrum proprement dit – dominaient souvent un habitat non-noble subordonné : on parle de bourg castral car la naissance et le développement de cette agglomération « villageoise » ont été voulues par les habitants du castrum. Cette troisième entité est parfois fortifiée et comprend presque toujours des faubourgs. Le résultat donne un ensemble fortifié très hétérogène, chaque résidence de chevalier jouissant d’une certaine autonomie, parfois d’une poterne séparée pour accéder librement aux jardins et vergers situés autour du site fortifié.

La situation était souvent compliquée par le phénomène de la coseigneurie. Les droits seigneuriaux, donc la jouissance de la tour-maîtresse, étaient partagés en autant de parts que de coseigneurs (on pouvait être coseigneur pour 1/4e, 1/8e ou 1/32e !). Châlucet n’échappait pas à cette tendance : au XIIIe siècle, les Jaunhac partageaient la direction de la seigneurie avec les Bernard, les Périgord, les Montcocu. L’exemple limousin sans doute le plus évocateur de cette réalité de la coseigneurie et de la fragmentation de la défense reste le castrum de Merle (dont beaucoup de bâtiments datent des XIVe et XVe siècles mais dont la structure d’ensemble n’a pas été remodelée).

           En tout cas, on n’a pas, au XIIIe siècle en Limousin, de forteresse au tracé géométrique, régulièrement flanquée de tours rondes, munies d’archères, et dont le seigneur contrôle totalement la défense. Les seigneurs limousins devaient composer avec leurs chevaliers. On ne peut guère qu’évoquer le cas isolé d’Excideuil où le vicomte a tenté de mettre de l’ordre dans l’organisation de la défense et a contraint les chevaliers à rebâtir un certain nombre de maisons selon une sorte de « plan d’alignement des façades ». Mais ni à Aixe, ni à Ségur, ils ne sont parvenus à rationaliser la défense.

 

2. Châlucet, un palais-forteresse.

Le château neuf du haut Châlucet est d’une conception totalement nouvelle. Il s’agit d’une résidence seigneuriale aux dimensions inédites, mettant en œuvre un raffinement inégalé et plusieurs innovations.

Le plan d’ensemble est régulier (un trapèze) et flanqué de tours rondes aux angles. Les fronts N et S sont surélevés pour former des courtines-écrans ; le front S est un véritable mur-bouclier (avec sa gaine d’archères). Les corps de logis sont disposés le long des courtines selon une logique hiérarchique (chapelle, salle, chambres). Les circulations sont fluides (vis aux angles, couloirs, coursières ?). L’accès est contrôlé (portail au N, sas, puis couloir, puis haute cour). Le donjon, avec son étrave et le bâtiment qui l’enserre, est sans doute antérieur mais a été surélevé.

Cette réalisation est une résidence luxueuse, un palais magnifié par ses dimensions. Les salles étaient toutes chauffées par des cheminées, les chambres toutes flanquées de latrines. Les voûtes, les nombreuses sculptures (certaines en calcaire), les fenêtres dotées de vitrages, les sols ornés de carreaux bicolores et les murs peints contribuaient au confort.

Il s’agissait aussi d’un château-fort. Son plan régulièrement flanqué, la hauteur des murs, la courtine-écran avec sa gaine à archères, les mâchicoulis, la herse, l’assommoir sont autant de moyens d’assurer activement la défense contre un ennemi.

Mais ce palais-forteresse est aussi un monument emblématique qui signifie le pouvoir et les prétentions de son constructeur. On remarque une certaine mise en scène, une théâtralisation de la défense et du luxe (créneaux du front N, mâchicoulis).

Cette remarquable construction pose la question du commanditaire.

 

3. Qui a voulu Châlucet et pourquoi ?

Le commanditaire est aujourd’hui parfaitement cerné. Il ne s’agit ni du roi de France, ni du roi d’Angleterre, ni des vicomtes de Limoges. Le constructeur est clairement identifié : il s’agit de maître Géraud de Maulmont.

Cadet d’un lignage de chevaliers de la région de Nontron-Châlus, il apparaît dans les sources à partir de 1262. D’abord clerc des vicomtes de Limoges, puis d’Alphonse de Poitiers, puis des rois de France, il sut se hisser au sein du Conseil des rois Philippe le Hardi puis Philippe le Bel. Membre du Parlement royal, il était une sorte de « spécialiste » des questions aquitaines au gouvernement. La qualité de « magister » semble faire référence à une formation de juriste. Devenu chef de lignage en 1267 par la mort de son frère aîné, Adémar, maître Géraud entreprend la constitution d’un patrimoine important. A partir de 1272, il devient seigneur de Châlucet, de Châlus, de Courbefy, de Bré, de Bourdeilles, de Saint-Pardoux-la-Rivière, de Montfort (en Bourgogne). Il possédait également une tour à côté de la cathédrale de Limoges, un manoir à côté du castrum d’Aixe, un hôtel particulier proche du Louvre à Paris. Affairiste, prévaricateur, violent, il accumula les sources de revenus et les postes prestigieux. Il fut chanoine du Puy, de Lyon, de Bourges, de Limoges, abbé du Dorat, chambrier du pape Boniface VIII. Il percevait des pensions de princes désireux de bénéficier de son influence auprès du roi (le vicomte de Rochechouart, le comte de Poitiers, le comte d’Artois). Il semble avoir également été manieur de fonds. Il construisit beaucoup : on peut lui attribuer au moins six chantiers de châteaux.

Châlucet est un site particulier : le château neuf du haut Châlucet est un monument exceptionnel, hors norme par rapport aux autres châteaux limousins de son époque. Il s’agit de l’un des premiers palais princiers du royaume à la fin du XIIIe siècle. A ce titre, il faut le comparer à Villandraut ou à un palais royal comme celui de la Cité à Paris. Il s’agit pourtant d’un édifice voulu par un simple clerc limousin et non par un pape ou un roi. Cela justifie que l’on réhabilite ce palais-forteresse en lui redonnant un peu de son lustre d’antan. On ne peut que souhaiter que les travaux de mise en valeur qui sont entrepris actuellement contribueront à rendre plus lisible la monumentalité, le luxe et la force de cet édifice.    Christian Rémy

 
Pour en savoir plus :

J.-P. BABELON et Ch. REMY, « Les châteaux de Bourdeilles », Congrès archéologique de France. Dordogne 1998, Paris, 1999, p. 119-142.

G. SERAPHIN et Ch. REMY, « Le château d’Excideuil », Congrès archéologique de France. Dordogne 1998, Paris, 1999, p. 195-223.

P. CONTE, « Nouvelles recherches sur le site médiéval de Châlucet (Saint-Jean-Ligoure). Travaux de 1998 », Bulletin de la société archéologique et historique du Limousin, t. CXXVII, 1999, p. 278-281

P. CONTE et Ch. REMY, « Recherches sur le site médiéval de Châlucet (Saint-Jean-Ligoure). Travaux de 1999 », Bulletin de la société archéologique et historique du Limousin, t. CXXVIII, 2000, p. 293-302.

Ch. REMY, « Châlucet, le Limousin et l’architecture de flanquement », Les fortifications dans les domaines Plantagenêt XIIe-XIVe siècles (M.-P. BAUDRY dir.), actes du colloque international de Poitiers (novembre 1994), C.E.S.C.M., collection « Civilisation médiévale », t. X, Poitiers, 2000, p. 129-130 et pl. XXVIII.

Ch. REMY, Châlucet. Dans le secret d’une forteresse médiévale, CD-Rom, Limoges, éd. Ultime, 2000.